Le miroir - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

Présentation du miroir :

Je dis la vérité. Sans lumière je n’existe pas. Je suis à ton image.
Qui suis-je ?

  1. Définition de l'objet : Surface polie qui forme des images en réfléchissant la lumière. Le miroir est-il encore un miroir la nuit, puisqu’il ne reflète rien !
  2. Sens figuré ou métaphorique : Représentation d’une chose. Par exemple, un tableau est le miroir d’une société donnée, d’une classe sociale. (...) Mais aussi le miroir de leurs émotions. On dit que le miroir est le reflet de l’âme (et pas seulement du corps).


En introduction : un premier conte - - - - - - - - - - - -

Les reflets du miroir ou Le miroir magique

Plus on le regarde, moins on le voit.

Résumé : Un homme rapporte un objet magique bien enveloppé dans du papier de soie et en fait cadeau à sa femme ; elle éclate en sanglots. Sa mère regarde : elle rit ! L'homme, intrigué par ces réactions bizarres et si opposées, regarde de plus près cet objet magique et depuis, chaque jour il lui parle et lui confie ses joies et ses peines ...

Conte revisité à ma façon :

creative-commons_by-nc-sa_http://creativecommons.org/licenses/by-nc-sa/2.0/fr/Un paysan se rend à la foire aux bestiaux dans une province éloignée. Sa jeune épouse, coquette et désireuse de lui plaire, lui demande de lui rapporter de la ville un peigne pour ses cheveux.
- Un peigne ? Qu'est-ce-que c'est ? s’étonne le paysan qui n’a jamais vu de peigne de sa vie.
- peigne_or_Kotomicreations _http://fr.fotopedia.com/items/flickr-2552915113Pour t'en souvenir regarde le ciel : c’est un objet en forme de croissant de lune, pour se coiffer, lisser ses cheveux explique la jeune femme à son mari qui ne connaît rien à rien ...
Le paysan part, fait des affaires au marché et le dernier jour se rappelle que sa femme lui a demandé de lui rapporter un ??? Il ne sait plus … Un machin en forme de lune, pour se coiffer et se faire belle, un truc de femme. Il lève les yeux vers le ciel et voit la lune toute ronde (hé oui, le temps du voyage, de la foire, la lune a changé de forme …). Il cherche quelque chose de rond et brillant. Il achète un miroir. Le commerçant enveloppe l’objet dans du papier de soie.

De retour chez lui, il offre l'objet. La femme, toute contente, déplie délicatement le papier et découvre pour la première fois de sa vie un miroir, se regarde et voit une jolie jeune femme : elle éclate en sanglots.
Miroir-Vénus-Rubens-https://fr.wikipedia.org/wiki/Miroir_dans_l%27art#/media/Fichier:Rubens_Venus_at_a_Mirror_c1615.jpg - Tu m’as rapporté le portrait d’une rivale ! Tu en aimes une autre !!!

Sa mère étonnée, accourt. Elle regarde d’un œil noir son gendre et chuchote à l’oreille de sa fille :
- Qu’a-t-il encore dit, qu’a-t-il encore fait ce rustre ?
Sa fille lui indique du doigt le miroir, objet de son chagrin :
Miroir-vieille-Strozzi-https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Bernardo_Strozzi_-_Die_eitle_Alte.jpg?uselang=fr - Mon mari a rapporté le portrait d’une femme jeune et belle, il en aime une autre.
La mère regarde, rit et rassure tout de suite sa fille :
- Tu t’inquiètes pour rien ! J’ai bien regardé : elle est vieille et toute ridée !

L’homme intrigué par ces réactions si contraires, veut voir de plus près cet objet étrange ; il prend le miroir et voit son père du temps où il était dans la force de l’âge :Miroir-jeune paysan à casquette-Van Gogh
- C’est un miroir magique ! Je vois mon père du temps de sa jeunesse. C’est stupéfiant ! Le portrait s’anime et semble parler, on ne l'entend pas mais il bouge les lèvres …
Depuis, chaque jour le paysan consulte le miroir : il confie à celui qu'il prend pour son père ses soucis, ses espoirs, ses projets. Le père réconforte le fils à chaque fois : il l'écoute, il sourit quand il sourit et fronce les sourcils lorsqu'il est soucieux. Cette tendresse, cette écoute, cette compréhension l'aide beaucoup.

Sa femme, par contre, s’inquiète de voir son mari fasciné par cet objet : est-ce vraiment son père qu’il va voir alors que, elle, elle a vu une jeune femme ? La mère lui a dit qu’il s’agissait d’une vieille mais c’était peut-être pour la rassurer …
Elle fait venir une amie en qui elle a toute confiance. La mère et la fille sortent le miroir et le posent devant elles. Miroir-3 générations de femmes-https://www.stephaniemarle.net/seance-photo-3-femmes-3-generations-shooting/L’amie regarde par-dessus leurs épaules et voit … 3 visages : une jeune et jolie femme, une femme entre deux âges et une vieille …
- C’est un miroir magique qui révèle la vie à venir !!!
L’amie se recule surprise, et on ne voit plus que 2 femmes … Elle recommence, 3 ! … Elle comprend que le miroir ne fait que refléter ce qu’il y a devant lui ; il n’est qu’apparence et ne montre qu’une image de la réalité, une petite facette du monde.
L’histoire fait le tour du village et des alentours. Tous veulent voir ce miroir magique pour se voir et découvrir à quoi ils ressemblent (c’est bien mieux que dans une flaque d’eau trouble) ; bien entendu, ils ne viennent pas les mains vides (ça ne se fait pas !).

Ainsi, cet objet magique qui avait semé la discorde parce qu’ils n’en connaissaient pas l’usage, permet maintenant à nos paysans de multiplier les marques d’estime de tous les voisins à 10 lieues à la ronde. Mais aussi, le miroir, en plus de multiplier les reflets a multiplié les dons comme s’il révélait son secret : à travers un simple morceau de verre on voit le monde et tous ceux qui nous entourent, mais si une fine couche d’argent s’interpose, on ne voit plus que soi-même.


Sources :
Ce conte japonais, cité par Henri Brunel et F. Challaye a été revisité par Henri Gougaud. Il y aussi plusieurs variantes qui ont circulé dans d’autres pays (Pakistan …). Je me suis inspirée de tous ces contes pour en faire une version personnelle.

  • Henri Brunel, Contes Zen, J’ai lu, 2003
  • F. Challaye, Contes et légendes du Japon, Collection des contes et légendes de tous les pays, Fernand Nathan, 1963. En ligne ici.
  • Henri Gougaud, Petits contes de sagesse pour temps turbulents, Albin Michel, 2013,
  • Conte du Pakistan : en ligne ici.
  • Bruno de la Salle, Le conteur amoureux, Le miroir : variante avec un couple de vieux et un garde-champêtre.


Illustrations :

  • peigne doré : Kotomicreations, fotopedia.
  • Vénus au miroir (image tronquée) : Rubens, vers 1661, Wikimedia commons.
  • Vieille coquette : Bernardo Strozzi (1581-1664), Allegoria della caducità (Coquette Vechio), Musée des Beaux-Arts Pouchkine, Wikimedia.
  • Jeune homme à la casquette, Van Gogh, 1888, Artnet.
  • 3 générations dans un miroir : Stéphanie MARLE.


Présentation de Michel - - - - - - - - - - - - - - - - - - -
Extraits et Annotations :

L'objet :

  • Un miroir n’envoie que le reflet de ce qui est en face. Je ne peux pas ne pas m’y voir ! Je ne peux le voir sans être vu.
  • Le miroir est un objet fixe, mais on peut jouer avec la distance : on s’approche ou s’éloigne pour se voir de plein pied ou le visage. Autre jeu (autre je ?) : avec un second miroir, le miroir dans un miroir, on se voir de profil ou par derrière. On met ainsi en scène son reflet, et son propre reflet est une mise en scène, une façon de se présenter à soi-même… et aux yeux de l’autre absent, mais là dans nos pensées.
  • Le reflet du miroir est toujours au présent, éphémère, volatile, sans trace ni mémoire. Il est différent de la photo, toujours au passé, qui tient lieu de souvenir, témoigne, authentifie.


Le miroir a une histoire

  • Comme tout objet technique, il est un condensé de savoir pour sa conception, de savoir-faire pour sa fabrication. Il répond à des besoins humains.
  • Rapport d'usage : il sert à se voir (pour se raser, se maquiller…), il renvoie la lumière, et donc des signaux lumineux à un interlocuteur à distance.
  • Rapport d’échange : son prix sur un marché (beauté, qualité du matériaux, ancienneté…).


Point de vue épistémologique : domaine de la philosophie qui peut désigner deux champs d'étude : l'étude critique des sciences et de la connaissance scientifique (ou de l'œuvre scientifique)

  • C’est la vue qui est sollicitée par le biais du miroir : Je me vois inversé et de face, à une certaine distance, sous un certain angle. Et un miroir convexe ou concave me déforme. L’œil voit le monde inversé mais le cerveau redresse cette perception. Pour comprendre comment il me renvoie une image, j’ai besoin des lois de l’optique.
  • D’autres sciences peuvent m’éclairer : en biologie, on parle des neurones miroir, qui seraient le substrat biologique de l’empathie.
  • En ergonomie du travail, l’expérience du sosie (on reproduit scrupuleusement ce que l’autre fait), l’imitation au plus près favoriserait l’apprentissage de gestes professionnels. (pour en savoir plus, voir en bas de page, un commentaire explicatif)
  • En éthologie, le test du miroir détermine quelles espèces d’animaux se reconnaissent dans le miroir, test fondamental pour déterminer leur proximité avec l’espèce humaine. 


Du point de vue philosophique :

  • Quel est le statut ontologique du reflet ? (L'ontologie est une branche de la philosophie qui, dans son sens le plus général, s'interroge sur la signification du mot « être »). (...) Platon et la tradition grecque insistent sur l'aspect illusoire et trompeur du miroir, source "d'objets apparents (phainomena) sans aucune réalité" (République, 596e), ce qui amène Platon à condamner l'art mimétique. "En apparence, écrit aussi Plotin, le miroir est plein d'objets et paraît tout avoir, mais il ne contient rien" (Ennéades, III, 6, 7). C'est d'ailleurs la trop grande ressemblance avec la réalité qui est cause de l'illusion, qui fait prendre le double pour l'original, l'idole pour la divinité, le fantasme pour le réel.
  •  A l'opposé de cette vision du miroir-illusion, la tradition chrétienne voit dans le miroir un moyen non plus de représentation mais de présentification. L'image du miroir permet de saisir indirectement la réalité divine (saint Jean Damascène).
  • Cette contemplation indirecte devient chemin spirituel avec saint Paul : "Nous tous, qui, le visage découvert, réfléchissons comme un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes transformés à son image, de gloire en gloire, car telle est l'action de l'Esprit du Seigneur" (Corinthiens, II, 3, 18). Il n'est plus question de connaissance mais de participation à l'être divin.


On peut donc se demander si le miroir nous permet-il de connaître, de nous connaître ? Marie-Madeleine pénitente, Georges de La Tour, 1640.Miroir dans l'ART-Marie-Madeleine pénitente-Georges de La Tour-1640

  • La connaissance du corps reste partielle. Et quid de la connaissance de l’esprit, de l’âme ? Je ne vois de moi que mon apparence ! C’est intéressant parce que je m’y vois comme si j’étais un autre, je me vois comme les autres me voient. C’est une information essentielle.
  • Mais je ne suis pas seulement ce que j’apparais. Le miroir ne me dit pas qui je suis, mon identité profonde lui échappe, il ne répond pas à la question : qui suis-je ?


Dimension psychologique :

  • Pourquoi ce besoin de se voir ? Le miroir, parce qu’il s’appuie sur le sens de la vue, engage la problématique du regard. Et quand il n’y avait pas de miroir ? On regardait son visage dans un ruisseau (Narcisse), un lac sans rides, une flaque d’eau… Quelle conséquence d’avoir une image de soi ? Y a-t-il un effet miroir ? Psychologique, existentiel, social. Quel est effet produit-il ? Le miroir capture le réel, en une représentation spécifique. Bénéfique ? Maléfique ?
  • Au point de vue psychanalytique, avec le miroir, où l’on se voit, est activé le narcissisme. On est dans une capture imaginaire où est convoqué l’idéal du moi. On se compare à ce qui l’on aimerait être, émet un jugement de valeur appréciateur/dépréciateur, avec des effets sur l’estime/la mésestime de soi.
  • Le stade du miroir (18 mois) est selon Lacan le moment où l’enfant, dans les bras de sa mère qui le nomme se reconnaît dans un miroir. On ne se reconnaît dans le miroir que lorsqu’un autre me nomme (présence du tiers, du symbolique). Narcisse en se voyant croit que c’est un autre. Mais c’est lui : il est enfermé dans un tête-à-tête avec lui-même sans tiers, dans l’imaginaire, sans symbolique. (Il lui manque un tiers qui le sépare de lui-même.)
Note 1 :

(le reflet du miroir est) "un instrument de réflexion offert également comme modèle de réflexion. Au 17ème siècle, l'expérience de soi prenait racine dans un regard clairvoyant affûté par le miroir et l'exercice d'une pensée réfléchie." Sabine Melchior-Bonnet, Le miroir, Hachette, 1998. Qu'est-ce qu'un miroir ? Loin d'être un objet banal, il possède cette faculté inouïe d'être un médiateur essentiel de la sensibilité et de la subjectivité. Il dévoile les rapports conflictuels de l'homme à sa propre image, à son double, et y inscrit ses passions, ses peurs et ses fantasmes (présentation de l'éditeur).

Suite de la présentation de Michel Tozzi :

Le miroir développe toute une fantasmatique :

  • Qu’y a-t-il de l’autre côté du miroir ? Le miroir comme porte, que traverse Alice en changeant de monde. Fantasme de la traversée du miroir. Du miroir peuvent aussi surgir des monstres ! Cf. La terreur qu'inspire la connaissance de soi, telle la légende soufie du paon terrifié par l'image de Dieu aperçue dans un miroir.
  • L’ethnologie peut aussi beaucoup nous apprendre sur les pratiques magiques liées au miroir, car il est lié à des croyances. C’est une « surface » projective : chez les Romains, on pensait que les miroirs volaient l’âme de ceux qui s’y regardaient. Lorsque ces derniers cassaient une glace, leur âme se brisait donc en même temps. Miroir brisé = 7 ans de malheurs ! Il faut donc des rituels pour conjurer le mauvais sort, le malheur. Au Moyen-Âge, le miroir était aussi une prison pour les démons et les âmes des morts, le briser revient donc à laisser échapper ces mauvais esprits qui répandront leurs mauvaises ondes dans la maison.
  • C’est un objet qui alimente les mythes : Narcisse, la vérité sortant nue d’un puits un miroir à la main ... Conte de Blanche-Neige, la reine consulte son miroir chaque jour : « Miroir, mon beau miroir ! »


Dimension éthique :

  • Se voir de face, c’est se faire face, être avec soi dans un face à face. (...) Le miroir m’enferme dans un face à face, qui met le reste du monde hors champ. (...) Je suis aliéné à ma propre image, que je prends pour moi-même, alors qu’en s’en tenant à mon apparence, elle rate mon intérieur. Ce dédoublement est trompeur. Je suis dans la caverne de Platon, où je ne vois plus que l’ombre du réel, prisonnier du virtuel, dans l’imaginaire de l’illusion.
  • Même au quotidien on cherche à ne pas perdre la face. C'est avec un sentiment de culpabilité que l'on dit : Je n'oserai plus me regarder dans la glace.
  • Espace du narcissisme, pour le meilleur et le pire : s’apprécier/se déprécier, où se joue l’estime de soi. Se voir vieillir, avec des rides. (...) Le miroir, un outil pour « s’arranger », moment de vérité sur son apparence, et par le maquillage faire illusion. Le miroir tendu par la coiffeuse pour évaluer l’effet produit.


Le regard est un miroirMiroir dans l'ART-Le faux miroir-Magritte-1928
Le faux miroir, 19287, René Magritte

  • Se voir dans les yeux des autres, comme si on était un autre. Voilà comment les autres me voient. Lieu de l’aliénation au regard d’autrui. Cf les analyses de Sartre : « l’enfer, c’est les autres », leur regard qui me chosifie.
  • La femme est aliénée parce qu’elle n’existe que dans le regard de l’homme. Elle se regarde dans le miroir avec le regard d’un homme. Que se joue-t-il dans ce regard ? Que signifie voir mon visage ? (Simone de Beauvoir)
  • Quid du selfie contemporain. Photo instantanée (sans retardateur), souvent fréquente, de moi par moi, sans un tiers pour la prendre, le plus souvent de mon visage ou un peu plus avec une perche, avec souvent un autre à côté ou un arrière-plan (paysage, monument) : c’est une mise en scène révélatrice d’un égocentrisme, de l’individualisme sociétal dominant.


Le miroir dans l'Art :

  • L’autoportrait en peinture est une sorte de miroir. Façon économique de se passer de modèle. Fixer son image, l’immortaliser. Se comparer dans le temps qui passe … Pourquoi ces commandes de portrait de personnages illustres ? Quel effet miroir ? Immortaliser leur existence ?
  • Dans Les Ménines de Velasquez, il y a un jeu du miroir dans le tableau, lui-même miroir d'une certaine réalité.


Dimension esthétique :

  • Il peut y avoir une beauté de l’objet miroir, une esthétique du cadre, une qualité particulière du revêtement…
Note 2 :
Miroir dans l'ART-Les Ménines-Velasquez-Wikimedia

Le peintre entre dans le tableau par le jeu du miroir. Dans Les Ménines, tableau de Velasquez, un miroir renvoie le reflet du roi et de la reine qui rendent visite à l'artiste dans son atelier. Ou bien posent-ils pour le tableau qu'il est en train de peindre ? Ou quelque chose d'autre est-il à l’œuvre ici ? L’ambiguïté – sûrement voulue par Velasquez – a fait couler beaucoup d'encre. Cet exemple et quelques autres ici (traduction de cet article rédigé en anglais ).

Suite de la présentation de Michel Tozzi :

Dans le miroir je me vois, mais si je le retourne, je vois le monde : qu’en conclure ?

Note 3 : Voir à travers la vitre ou un miroir ?

Un jour, un petit enfant demanda à son père :
- Papa, c’est quoi l’argent ?
L’homme réfléchit un moment, puis il prit un morceau de verre ordinaire et le plaça devant les yeux de l’enfant.
- Regarde au travers !
A travers le verre, l’enfant pouvait voir son père, les gens qui passent dans la rue, la circulation des voitures. Puis le père prit de la peinture d’argent et en recouvrit toute une face du morceau de verre pour en faire le tain d’un miroir.
- A présent, regarde, dit-il.
Mais dans ce miroir, l’enfant ne pouvait voir que son propre visage.
- Voilà le danger de l’argent, ajoute son père. Il te conduit à ne voir que toi-même. 

"Les philo-fables", de Michel Piquemal , éditions Albin Michel.

Suite de la présentation de Michel Tozzi :

Dimension politique :

  • Écrits par des conseillers (souvent des théologiens) à l'intention des souverains, Les Miroirs des princes constituent un genre littéraire depuis l'Antiquité, et particulièrement au VIIIe siècle. Comme leur nom l'indique, ces traités d’éthique gouvernementale font figure de miroirs renvoyant l'image, la description du roi, du gouvernant parfait.


Reflets de notre discussion - - - - - - - - - - - - - - - - - -

  • Je me regarde comme si j'étais un autre - Michel
  • Nous faisons en ce moment l'expérience du miroir avec cette visioconférence. On se regarde et comme par un jeu de miroir on regarde les autres. - Marcelle
  • L'écran induit une mise en scène à la différence du miroir de la salle de bain (sauf si il y a le regard de l'autre qui porte un jugement sur soi) - Marcelle
  • Le reflet du miroir, l'image que l'on reçoit, n'est pas la même selon le miroir : un petit miroir ou un miroir en pied. Dans une salle de danse c'est tout un mur qui est couvert de glaces, j'en garde le souvenir de fuir mon regard, je ne pouvais pas me regarder danser, cela me gênait, me paralysait car j'avais une mauvaise image de moi-même (alors que le but du miroir était de se voir pour se corriger, s'améliorer) mais je regardais les autres comme une image idéale. - Marcelle - Ce reflet ne correspondait pas à la perception reçue devant le miroir de la salle de bain, à l'image mentale de soi-même … d’où un sentiment de rejet.
  • A Londres nous n'avons pas de coiffeur ouvert depuis deux mois ... alors j'ai essayé de couper mes cheveux devant le miroir avec une tondeuse et j'ai porté un regard assez critique sur le résultat ... - Pedro
  • d'où l'intérêt d'autres sortes de miroir que le miroir plat : le miroir triptyque - Régine


  • Il existe aussi des miroirs déformants (concaves ou convexes) utilisés dans les jeux de foires. - Michel
  • Dans "Le Horla" de Maupassant (qui fait référence à un sentiment de double puis à un être monstrueux ou surnaturel), le personnage principal voit le reflet de sa propre angoisse apparaître comme une réalité du miroir. - Bernard


  • Se regarder dans son miroir pour améliorer son apparence peut aussi être le reflet d'une aliénation au regard de l'autre : une femme qui se maquille se regarde dans le miroir avec le regard d’un homme. (exemple cité par Simone de Beauvoir) - Michel
  • Elle est aliénée au regard de l'autre, pas spécialement au regard de l'homme, mais au regard sociétal ! Narcisse croit qu'il est un autre. Echo, la nymphe amoureuse de ce beau garçon est dépitée car elle ne reçoit qu'un écho de ses questions. Il aurait fallu qu'on leur explique ce qu'il voit et ce qu'elle entend afin de leur permettre de rencontrer un autre. - Marcelle


Narcisse :Miroir dans l'ART-Écho et Narcisse-John William Waterhouse, 1903, Walker Art Gallery, Liverpool Narcisse, jeune homme de la mythologie grecque, doué d'une grande beauté, s'attira la colère des dieux en repoussant l'amour de la nymphe Écho. Poussé par la soif, Narcisse surprit son reflet dans l'eau d'une source et en tomba amoureux ; il se laissa mourir de langueur ; la fleur qui poussa sur le lieu de sa mort porte son nom. Selon une autre version rapportée par Pausanias, c'est pour se consoler de la mort de sa sœur jumelle, qu'il adorait et qui était faite exactement à son image, que Narcisse passait son temps à se contempler dans l'eau de la source, son propre visage lui rappelant les traits de sa sœur.Écho et Narcisse, John William Waterhouse, 1903, Walker Art Gallery, Liverpool, Wikimedia.

  • Lacan parle du "stade du miroir" : l'enfant entre 6 et 18 mois se voit dans le miroir mais ne se reconnaît vers 18 mois qu'au moment où la mère qui le tient devant le miroir le nomme. Un tiers séparateur est nécessaire. - Michel


  • Le miroir sert aussi à envoyer des reflets au loin, des messages de jour comme de nuit. C'est une communication plus ou moins secrète. - Pedro
  • Le dentiste utilise de petits miroirs pour voir les dents peu accessibles ; il doit gérer et interpréter une image inversée. - Marcelle


  • Notre image dans le miroir est une image contrôlée : on compose devant son miroir (maquillage, posture) pour se rassurer en se donnant une image la plus esthétique possible - Annie
  • On ne se voit qu'en train de se regarder. - Marcelle
  • C'est une mise en scène de l'ego comme dans la caverne de Platon : l'image est semblable à l'ombre de la caverne : c'est une illusion différente de la réalité extérieure.


La caverne de Platon : Platon-Caverne-https://entre-mondes.fr/index.php/lentre-mondes/etoiles-de-sagesse/socrate-et-platon/la-caverne-de-platon/L'allégorie de la caverne, qui se trouve dans le livre VII de la République, est l'un des textes fondamentaux de la philosophie. Platon y aborde des thèmes larges tels que la liberté, la vérité ou encore le réel. Elle met en scène des hommes enchaînés et immobilisés dans une demeure souterraine, par opposition au monde d'en haut : ils tournent le dos à l'entrée et ne voient que leurs ombres et celles projetées d'objets au loin derrière eux. Elle expose en termes imagés les conditions d'accession de l'homme à la connaissance du Bien, au sens métaphysique du terme, ainsi que la non moins difficile transmission de cette connaissance. A lire ici ou .

  • Le miroir est une image à un instant T, le selfie (miroir virtuel) est une mise en scène de l'image. Est-ce que cela permet de se connaître soi-même ? - Suzanne
  • Le miroir dit quelque chose de notre intérieur. Nous n'avons pas la même perception de notre image selon une ressenti positif ou négatif. - Marie-Lou
  • Dans un miroir on ne voit que ce que l'on veut bien voir (un détail du corps, le tomber d'un vêtement ...) alors qu'une personne qui nous regarde aura une perception moins sélective. Le miroir nous donne une réalité tronquée. - Marion


  • En physique on utilise deux miroirs pour mesurer la vitesse de la lumière. Le miroir permet une interprétation de faits réels mais non perceptibles à l’œil nu. - Luis
  • Le télescope permet de voir une image du passé, puisqu'il faut des années lumière avant que l'image des galaxies nous parviennent. - Daniel
  • L'image du miroir objet ne montre qu'un présent volatile, éphémère tandis qu'une photo montre une image du passé. - Michel
  • Le miroir permet de construire l'image que l'on va donner aux autres. - Suzanne
  • Le miroir sans tain permet à celui qui est de l'autre côté du miroir de voir celui qui s'y contemple.


  • Selon la tradition, le miroir retient l'âme. On recouvre les miroirs dans une maison où il y a un deuil. - Annie
  • Le miroir donne une image du double, un clone de moi-même. - Michel


  • Le miroir peut être utilisé comme exercice pour visiter notre moi intérieur, en laissant de côté le côté physique. C'est un moyen d'être en paix avec le monde. - Simon
  • Dans les contes, le miroir parle. Il est un révélateur : dans Blanche-Neige, la reine change d'attitude et révèle sa haine. Au Moyen-Age, le miroir servait à l'examen de conscience. - Michel
  • Face au miroir, on est face à soi-même : on ne peut se mentir, il nous faut être sincère, et on se fait des reproches. Oser se regarder dans un miroir est un jugement de soi-même. - Annie
  • Est-ce qu'on se reconnaît ? Pour cela il faut s'accepter comme on est, le corps et aussi ce qu'on est, ce qu'on fait, dit ... - Suzanne


  • "Je est un autre" disait Rimbaud.
  • Dans la nouvelle fantastique de Maupassant, "Le Horla", métaphore délirante, le narrateur ne peut se voir en face dans le miroir car il ne voit que la partie monstrueuse de lui-même. Sa conscience change son image. Nous avons notre propre responsabilité dans l'idée que l'on se fait de soi-même. - Marcelle
  • C'est aussi la métaphore du dédoublement. - Michel


Être authentique c’est accepter de voir qu’on est ce que l’on est et pas ce que l’on imagine être en regardant son personnage dans un miroir. – Karlfried Graf Durckheim

  • Le miroir permet de chercher un réconfort dans le mystère que nous sommes. Un regard profond en soi-même nous force à accepter ce que nous sommes. C'est la traversée du miroir. - Simon
  • Pour aller au delà des apparences, il nous faut reprendre contact avec les énergies vitales. - Michel
  • Le miroir peut être cruel avec les ans. Mais il ne reflète qu'une partie de notre personne : cette image n'est donc pas la vérité. - Daniel
  • Accepter son image est faire preuve de sagesse. Mais une image partielle est une image partiale. - Michel
  • Dans certaines maladies mentales, le patient a peur de ne pas voir son image dans le miroir. Peur de ne pas se reconnaître ? - Marcelle


Devinette : Vous vous trouvez dans une chambre dont les quatre murs, le sol et le plafond sont complètement recouverts de miroirs. À part vous-même, il n’y a rien d’autre dans la chambre. Vous êtes au centre de la pièce. Combien de reflet de vous-même voyez-vous ?
Réponse : - Aucun puisqu’il n’y a aucune source de lumière dans la pièce. Vous êtes donc dans le noir.

  • Le miroir est vide sans lumière. - Michel


  • Pouvoir se regarder dans le miroir ou ne pas pouvoir se regarder en face dans le miroir. Expressions populaires qui montrent que se tenir face au miroir c'est se confronter au mystère de ce que je suis avec un jugement sur soi-même. - Michel
  • Méduse, qui pétrifiait tous ceux qui croisaient son regard, n'a pas supporté de voir son reflet. Le juge jugé par soi-même aurait-il perdu la face ? - Patricia


Méduse (mythe grec) : Méduse-Le Caravage-1597-Wikiart Athéna, par jalousie, a rendu la belle Méduse si horrible que croiser son regard pétrifie instantanément. Elle est représentée avec des yeux immenses et la chevelure envahie par des serpents. Persée la neutralise en lui présentant un bouclier aussi lisse qu’un miroir : il renvoie à Méduse son propre reflet, la sidère et la tue. Méduse, Le Caravage, 1597, Wikiart. Méduse symbolise l’image déformée de Soi qui pétrifie d’horreur au lieu d’éclairer. Sylvie Anahory, « Méduse ou le miroir des abîmes » dans MuseMedusa, page consultée le 25 mars 2021.

Effet de mode ou tout un Art ?

  • Nous n'avons de grands miroirs que depuis Louis XIV (La galerie des glaces au château de Versailles). Les psychés, miroirs qui permettent de se voir en entier, ont joué un grand rôle dans la mode des courtisans. - Annie
  • En visitant la maison de Dali à Figueras, j'ai été surprise par le nombre de miroirs. Etait-ce pour faire entrer l'extérieur à l'intérieur ? Pour voir la mer de partout ? ou par narcissisme, pour flatter l'ego ? - Marie-Lou
  • Les Miroirs des princes (mode littéraire du VIIIe siècle) constituent une sorte de manuel composé de conseils et de préceptes moraux destinés à montrer au souverain la voie à suivre pour régner selon la volonté de Dieu ou des divinités. Comme leur nom l'indique, ces traités d’éthique gouvernementale font figure de miroirs renvoyant l'image, la description du roi, du gouvernant parfait. - Michel
  • Le vrai miroir du prince serait plutôt sa biographie ou le "Fou du Roi". - Marcelle - Le bouffon fait rire, divertit, utilise l'insolence et dit ainsi tout haut ce qu'on n'ose pas dire tout bas : il est le reflet de la pensée des sujets du roi.
  • Les portraits des rois se voulaient des miroirs mais ils flattaient leur narcissisme. - Michel
  • Je les verrais plutôt comme des souvenirs pour la postérité. Actuellement c'est photoshop qui permet de retoucher les portraits photographiques. - Annie
  • Les autoportraits des peintres sont très touchants car il révèlent la recherche du peintre de pénétrer en lui-même, pour se connaître. - Marcelle
  • Nous avons l'exemple de Van Gogh. - Danièle
  • Ils devaient utiliser un miroir et une toile. Deux miroirs en quelque sorte. - Michel
  • Lorsqu'on regarde les portraits de Léonard de Vinci, on a l'impression de toucher à son âme. - Annie



En conclusion : un deuxième conte - - - - - - - - - - - -

La jeune fille aux citrons

Résumé : En utilisant un miroir, un jeune homme amoureux donne à voir deux citrons sur le giron de la Belle assise sous le citronnier. Astucieux, il a ainsi respecté ses conditions : poser les deux citrons jumeaux sur son giron sans grimper ni jeter d’objet pour les faire tomber de l’arbre. Ainsi elle sut que celui-ci saurait l’aimer sans la posséder par la force et elle accepta de l'épouser.

Conte revisité à ma façon :

creative-commons_by-nc-sa_http://creativecommons.org/licenses/by-nc-sa/2.0/fr/Une jeune fille a beaucoup de prétendants. Elle les trouve bien pressés de la marier. Pour les départager, elle leur demande de venir se présenter lorsqu'elle est assise sous le citronnier du patio de la maison de son père.

Il y a dans le citronnier deux citrons jumeaux 2 citrons-https://www.mieux-vivre-autrement.com/les-pouvoirs-du-citron-un-produit-naturel-souvent-copie-rarement-egale.htmlbien accrochés, qui ne veulent pas tomber. Elle demande à ses amoureux de poser ces deux citrons jumeaux dans son giron sans grimper à l'arbre, ni lancer un bâton ou tout autre objet pour les faire tomber.
Ils sont tous venus, ils ont tout essayé, sans succès. Certains ont chanté, d’autres ont dansé, l’un d’entre eux à dit un poème, quelques uns se croyant très malins ont tenté la magie et se sont agités d'une manière bien désordonnée .… RIEN ! Les deux citrons jumeaux n’ont pas bougé.

Arrive un beau garçon qui prend le temps de se présenter. Il demande poliment s’il peut tenir compagnie à la Belle-aux-citrons. Elle le laisse s’installer à côté d’elle. Il sort un objet de sa besace et il dispose délicatement le miroir sur les genoux de la jeune fille, avec sa permission bien entendu ! Une fois le miroir bien placé, il attire l’attention de la Belle sur le reflet qui vient de se former : les deux citrons paraissent posés sur le giron de la belle …

C’est ce qu’elle attendait, un homme charmant mais intelligent, observateur et patient, mais aussi un peu poète pour voir au-delà des apparences, un homme qui puisse voir sans vouloir posséder à tout prix. Celui-ci sait admirer l’image des citrons sans les prendre par la force, il saura la respecter. Les citrons tomberont quand ils tomberont ! Et elle aussi …


Sources :


Autres contes, autres pistes ...

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